Il entre en scène.
Chervin est derrière le comptoir du café-restaurant Gol Rezaie, un des plus vieux établissements de Téhéran. La structure générale de sa coiffure fait penser au plan du musée Guggenheim de Bilbao ; on sent le désordre régi par des forces puissantes. Ses sourcils épilés dessinent des arceaux à une distance raisonnable de ses yeux, son buste et ses bras sont enveloppés dans une chemise à carreaux parfaitement ajustée. Il a peut-être vingt-cinq ans à Téhéran.

La salle du café Gol Rezaie est un personnage autant que ses occupants. Elle a accueilli, dit-on, pendant ses dizaines d’années d’exercice, des écrivains, des cinéastes, et toute sorte d’intellectuels iraniens. Des photos de personnages célèbres sont accrochées au mur, coupures de journaux noir et blanc placées dans des cadres trop grands. Malraux est à côté de l’inévitable Beckett. Un vieux poêle en fonte chauffe en hiver les occupants des dix tables, en été il s’écrase sous les mouvement du ventilateur au plafond. Sous les plaques de verre dont sont recouvertes les tables, un dessin du Moulin Rouge à Paris, une publicité pour une crème de jour ornée d’une belle photo…
Dans ce décor Chervin semble roi. Il a aux lèvres l’inamovible sourire des chanteuses françaises d’antan. Sa peau lisse est légèrement luisante, comme si des projecteurs l’avaient échauffée. Il a pour compagnon de scène un vieil homme en t-shirt beige, cheveux mi-longs gris et peu soignés. Un autre trentenaire, en sueur dans une chemise un peu grande, me fait penser à une militante féministe un tantinet viril. Parfois derrière le comptoir de Chervin, il y a, assise, une dame que l’on ne voit pas. C’est une femme âgée en tchador noir.
Gol Rezaie est ouvert jusqu’à trois heures de l’après-midi. Le matin on y mange des œufs au plat avec un thé que Chervin a préparé derrière son comptoir. A midi, la salle est prise d’assaut pour ses plats si bons qu’ils semblent préparés par une mère de famille. Les clients sont des étudiants en art qui vienne respirer l’ambiance d’autrefois, des hommes et des femmes importants du monde de la culture, des ambassadeurs et diplomates des trois ambassades voisines.
Indifférent, Chervin surplombe le public du haut de son comptoir. La courbe de ses lèvres dessine parfois un peu de l’amertume.
Merci à Hassan Taheri pour la photo.