Lundi 12 mai 2008 1 12 /05 /2008 08:21
Lorsque la révolution islamique éclate en 1979, plus d’une centaine de cinémas sont brûlés en Iran. Ils sont perçus comme le symbole de l’Occident et de la dégénérescence des valeurs. Il faut remarquer que la censure de l’époque avait fait preuve de libéralité dans le domaine des mœurs : des films érotiques étaient diffusés dans les salles grand public et leurs affiches aguicheuses s’étalaient aux yeux de tous. L’immense majorité de la production cinématographique de l’époque se complaisait dans des histoires de bandits et de femmes objets (pour plus d’informations sur ce sujet, voir le documentaire L’Iran, une révolution cinématographique de Nader T. Homayoun, 2006).

Dans la rue Lâlehzâr, deux cinémas continuent de fonctionner. Des autres, il reste des façades brûlées et des enseignes joliment démodées qui racontent par leur sourde présence un peu de Téhéran.






J’ai assisté à la séance du soir de l’une des deux salles encore debout. A l’entrée le guichetier, un homme vieux et ailleurs, ne connaissait pas vraiment l’heure à laquelle finissait la séance et l’heure à laquelle elle avait commencé. Il nous autorise néanmoins à rentrer contre 1000 tomans (env. 60 centimes d’euro). Des affiches grand format gondolées recouvrent tous les murs du vestibule, on y voit des pistolets braqués sur des femmes apeurées et des hommes au visage grave. Dans la pénombre de la salle, on distingue les déchets qui jonchent le sol : paquets de chips vides, bouteilles, coques de graines de tournesol. Le public est composé d’une vingtaine de personnes, tous des hommes seuls dans une salle d’au moins 150 places. L’odeur de la pauvreté et d’un lieu qui se meurt saisit les narines. La majorité du public ne regarde pas le film. Certains hommes semblent dormir, la tête dans les mains. Un fou émet des sons en s’agitant sur son siège. Beaucoup se lèvent, sortent, reviennent. D’autres, déchaussés, ont étalé leurs jambes sur les sièges cassés de la rangée suivante. Il semble que personne ne s’intéresse au film, un policier projeté flou sur l’écran, parfois interrompu par les changements de bobine. Au milieu d’une scène de course poursuite en hors-bord sur le golfe Persique, un chat traverse la salle, beaucoup plus à l’aise que moi dans ce lieu. La lumière s’allume dès le meurtre final et ces hommes abîmés s’éloignent sans que l’on puisse savoir s’ils titubent ou s’ils boitent. Aux lumières des réverbères de la rue Lâlehzâr, nous imaginons ce qu’ils étaient venus chercher dans l’obscurité de la salle.


Par Silouane
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