Vendredi 25 janvier 2008 5 25 /01 /2008 13:44
En les jours de Tassoua et d’Achoura, les fidèles chiites, tout occupés au deuil de Hossein, ne doivent pas cuisiner. Il leur est par contre recommandé de manger les nazri, repas d’offrande préparés par des familles aisées ou des institutions (mosquées, compagnie de transport en commun…).

Vendredi 19 janvier, 13h, près du bazar de Téhéran les processions sont terminées et la foule se disperse. Un marchand de ballons de baudruche dépareille les cohortes de femmes en tchador et donne à la cérémonie de deuil une drôle d’allure de carnaval. Plus loin dans l’avenue rendue piétonne pour l’occasion, un attroupement devant une mosquée. De près, c’est plus qu’un attroupement encore : une centaine d’hommes est agglutinée à une porte d’où sortent, expulsés de la masse un par un, des individus tenant au haut d’un bras levé une barquette en polystyrène rempli de khorecht-e qeimé, du riz avec un ragoût de lentilles, de viande et de tomates sur lequel sont posées quelques frites. La pression de la foule est telle que l’on craint qu’un homme ne sorte aplati de la lutte. Des soldats tentent de repousser l’assaut vers l’offrande, et dans un reflux c’est chacun qui, manquant de tomber, renverse son voisin. Malgré ces allures de métro parisien un jour de grève, tous ces hommes rient et sortent avec leur repas et l’allure victorieuse.


J’ai très faim, tous les magasins sont fermés mais je n’ai pas le courage de me coller à d’autres corps affamés. Avec quatre compagnons, nous empruntons des ruelles dans l’espoir d’y trouver des offrandes plus nombreuses. Une demeure abandonnée, pleine de colonnades et de fioritures, se dresse derrière une palissade ; on imagine qu’entre les fontaines du jardin se tinrent les réceptions d’un gouverneur dans les années 1970. Il a dû partir précipitamment pour les Etats-Unis quelques années plus tard et depuis le lierre a fait son chemin par les vitres cassées. Un peu plus loin, deux attroupements nous redonnent de l’espoir : la mosquée des gens d’Ardabil, ville turcophone du nord-ouest de l’Iran, offre des repas. Malgré le deuil et la pression sur les portes, les femmes rient alors que des hommes tentent de se frayer parmi elles un passage. Nous attendons à quelques mètres. A plusieurs reprises nous tentons de nous approcher, toujours découragés par les comportements imprévisibles de ces attroupements grossissants. Je me dirige enfin du côté des femmes avant de me retourner, résigné.


Soudain, de l’attroupement un homme sort et me tend des repas. Nous sommes dans ce quartier les seuls étrangers et nous bénéficions, gênés, d’un traitement de faveur. Seul problème : l’homme de la mosquée ne nous a pas donné de couverts (les autres personnes emportent le repas chez eux ou ont apporté des cuillères). Nous le lui signalons, il nous fait signe de nous pas nous inquiéter. Tout le monde nous regarde amusé. Un homme m’interroge du regard et je lui réponds :

    - Nous avons à manger, mais nous n’avons pas de cuillères.
    - Mais il n’y a pas de cuillères en Iran, mangez avec les doigts. Pour avoir des cuillères, il faut aller aux Etats-Unis!
Autour des sourires.

Quelques minutes plus tard, après les discussions d’usage avec le groupe qui nous entoure, l’homme de la mosquée nous apporte des cuillères. Nous mangeons ces offrandes un peu plus loin et nous quittons les lieux avec de nombreux remerciements, rassasiés mais honteux d’avoir encore une fois profité de l’extrême attention qu’ont les Iraniens pour les étrangers.
Par Silouane
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