Jusqu’à ce que la révolution emporte son employeur, Monsieur Pazandeh était cuisinier au service du roi. Il avait été meurtri par la perte de son emploi et par les perturbations concomitantes, il n’avait pas retrouvé de travail et l’espace de sa vie s’était peu à peu restreint à celui de son appartement, un logement de ceux qu’habitent les classes moyennes dans un quartier résidentiel de l’est de Téhéran. Sa seconde fille était l’objet de sa fierté, elle peignait remarquablement bien et, pour vivre, elle pratiquait le design dans une maison d’édition. Monsieur Pazandeh avait cinq autres enfants, âgés de 20 à 32 ans, tous titulaires de diplômes de l’enseignement supérieur. Les deux aînés étaient mariés et les cadets partageaient avec leurs deux parents les quatre pièces de l’appartement familial. Faute d’un revenu suffisant, ils n’espéraient pas le quitter avant leur mariage.
La mort brutale de Monsieur Pazandeh plongea la famille dans un tourment violent ; il les avait habitués à une existence si tranquille.
Le troisième jour qui suivit sa mort, la famille et les amis de monsieur Pazandeh et de ses enfants se rendirent massivement à la mosquée de la rue Tanhâjou, dans un quartier populaire du sud de la ville. Aux abords de l’édifice vers 14h30, hommes et femmes vêtus de noir s’assemblaient, et tout ce noir allait d’un pas lent dans la ruelle ensoleillée. Aux portes de la mosquée, les femmes prirent à gauche et les hommes à droite. Les fils de monsieur Pazandeh attendaient là, debout à l’endroit où l’on se déchausse, qu’on leur présente ses condoléances. L’un d’eux, pour contenir ses larmes, contractait tous les muscles de son visage ce qui rendait sa tristesse plus émouvante encore. Dans la mosquée, les premiers arrivés s’étaient installés le long des murs, et ceux qui les suivaient s’asseyaient en formant des rangées au devant du mighrâb. Aussitôt en tailleur sur le tapis, ils recevaient une corbeille de plastique contenant, sous la protection d’un film étirable, un concombre, une banane, une pêche et un couteau jetable. Suivait un homme apportant un verre de thé, suivait un homme tenant une corbeille de sucre en morceaux. Puis on leur remettait un fascicule rouge présentant une photo de monsieur Pazandeh et des prières en son souvenir. Certains le portaient à leur bouche pour l’embrasser.
La mosquée était emplie de prières diffusées par des haut-parleurs en écho. Quand la voix de l’homme qui psalmodiait devenait moins forte, les pleurs et les cris de tristesse des femmes s’élevaient au-dessus du paravent. Ces pleurs se joignaient à l’écho des prières. La gravité de la cérémonie était étonnamment soulignée par une agitation incessante. Des petits enfants, assis au creux des jambes de leur père, ne parvenaient pas à garder leur posture. De nombreuses personnes quittaient les lieux après quelques minutes et d’autres venaient combler leur place, provoquant l’arrivée immédiate des hommes au thé, sucre et corbeille en plastique. Dans le brouhaha, un homme s’abaissa vers le sol pour répondre brièvement à son portable, d’autres échangeaient quelques mots.
Bientôt, un mollah, tête ceinte du turban, vint au devant de l’assemblée. D’une voix rendue puissante par l’écho des haut-parleurs, il prononça un sermon entrecoupé de prières reprises par les fidèles. Les va-et-vient ne cessaient pas ; les hommes préposés au service firent circuler des plateaux de dattes fourrées aux noix.
Quand un homme sortait de la mosquée, il récupérait ses chaussures dans l’amoncellement qui s’était formé et saluait à nouveau, d’une poignée de main ou de plusieurs baisers, les fils de monsieur Pazandeh.
Pendant ces jours de deuil, la fille que monsieur Pazandeh chérissait crut atteindre l’abîme. Elle passait les heures dans la petite chambre qui avait abrité son sommeil et celui de sa sœur depuis leur naissance, et dans laquelle elles avaient amassé leurs souvenirs. Vêtue de noir, elle assistait silencieuse aux visites des parents et amis et accueillait avec tristesse leur soutien. Elle leur servait du thé, des dattes et les autres aliments traditionnels du deuil. Parfois, lorsque les diableries d’un de ses neveux redonnaient à l’appartement de la vie, elle souriait.