Samedi 26 janvier 2008
Jeudi 18 janvier, 13h30, Qom. Nous avons parcouru la ville de hyat en hyat, ces tentes dans lesquelles sont servis des repas d’offrande. A chaque fois la même réponse : « Tamoum chod », « C’est fini ». Encore une fois nous avons faim, encore une fois tous les restaurants sont fermés. Cette fois-ci le salut vient d’une femme en tchador noir qui nous voit manger debout et affamés du pain dans la rue. Elle s’écrit : « Allez là-bas, il y a beaucoup à manger, c’est la maison de mon frère. Vraiment beaucoup à manger ». Curieux et gargouillant, nous suivons la direction prescrite. Devant le palier d’une maison normale, un morceau de moquette a été installé ainsi qu’un bidon contenant des poches faites de la toile des sacs de farine. On nous invite à ôter nos chaussures sur le palier de moquette et à les glisser dans la poche, puis à rentrer dans la maison. Là, après quelques marches, une grande pièce vide. Un drap noir portant des prières pour Hossein est tendu au mur Kuva442.jpg , son portrait, en bel homme aux yeux soulignés de khôl, aux lèvres épaisses et au visage orné de quelques blessures ourlées de sang, est installé à l’opposé de la porte d’entrée sur une table basse. Les hommes et les garçons s’asseyent avec empressement, on leur apporte un verre de lait au cacao. Tout le monde est silencieux.

Après une vingtaine de minutes et un signal que je ne comprends pas, tous se lèvent précipitamment et rejoignent le sous-sol. Sept rangées de longues nappes en plastique ont été installées au sol, les hommes s’asseyent de part et d’autres, ils sont bien cent, serrés et assis en tailleur. Des hommes en noir apportent quelques dattes, une bouteille de boisson gazeuse au parfum d’orange chimique et une assiette de khoresht-qeimé pour chaque invité. L’ambiance est grave, et l’étonnement que notre présence suscite, lisible dans les regards, ne déclenche pas beaucoup de questions. Nous quittons les lieux une fois l’assiette finie, gênés de ne pas savoir qui remercier.

Par Silouane
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Vendredi 25 janvier 2008
En les jours de Tassoua et d’Achoura, les fidèles chiites, tout occupés au deuil de Hossein, ne doivent pas cuisiner. Il leur est par contre recommandé de manger les nazri, repas d’offrande préparés par des familles aisées ou des institutions (mosquées, compagnie de transport en commun…).

Vendredi 19 janvier, 13h, près du bazar de Téhéran les processions sont terminées et la foule se disperse. Un marchand de ballons de baudruche dépareille les cohortes de femmes en tchador et donne à la cérémonie de deuil une drôle d’allure de carnaval. Plus loin dans l’avenue rendue piétonne pour l’occasion, un attroupement devant une mosquée. De près, c’est plus qu’un attroupement encore : une centaine d’hommes est agglutinée à une porte d’où sortent, expulsés de la masse un par un, des individus tenant au haut d’un bras levé une barquette en polystyrène rempli de khorecht-e qeimé, du riz avec un ragoût de lentilles, de viande et de tomates sur lequel sont posées quelques frites. La pression de la foule est telle que l’on craint qu’un homme ne sorte aplati de la lutte. Des soldats tentent de repousser l’assaut vers l’offrande, et dans un reflux c’est chacun qui, manquant de tomber, renverse son voisin. Malgré ces allures de métro parisien un jour de grève, tous ces hommes rient et sortent avec leur repas et l’allure victorieuse.


J’ai très faim, tous les magasins sont fermés mais je n’ai pas le courage de me coller à d’autres corps affamés. Avec quatre compagnons, nous empruntons des ruelles dans l’espoir d’y trouver des offrandes plus nombreuses. Une demeure abandonnée, pleine de colonnades et de fioritures, se dresse derrière une palissade ; on imagine qu’entre les fontaines du jardin se tinrent les réceptions d’un gouverneur dans les années 1970. Il a dû partir précipitamment pour les Etats-Unis quelques années plus tard et depuis le lierre a fait son chemin par les vitres cassées. Un peu plus loin, deux attroupements nous redonnent de l’espoir : la mosquée des gens d’Ardabil, ville turcophone du nord-ouest de l’Iran, offre des repas. Malgré le deuil et la pression sur les portes, les femmes rient alors que des hommes tentent de se frayer parmi elles un passage. Nous attendons à quelques mètres. A plusieurs reprises nous tentons de nous approcher, toujours découragés par les comportements imprévisibles de ces attroupements grossissants. Je me dirige enfin du côté des femmes avant de me retourner, résigné.


Soudain, de l’attroupement un homme sort et me tend des repas. Nous sommes dans ce quartier les seuls étrangers et nous bénéficions, gênés, d’un traitement de faveur. Seul problème : l’homme de la mosquée ne nous a pas donné de couverts (les autres personnes emportent le repas chez eux ou ont apporté des cuillères). Nous le lui signalons, il nous fait signe de nous pas nous inquiéter. Tout le monde nous regarde amusé. Un homme m’interroge du regard et je lui réponds :

    - Nous avons à manger, mais nous n’avons pas de cuillères.
    - Mais il n’y a pas de cuillères en Iran, mangez avec les doigts. Pour avoir des cuillères, il faut aller aux Etats-Unis!
Autour des sourires.

Quelques minutes plus tard, après les discussions d’usage avec le groupe qui nous entoure, l’homme de la mosquée nous apporte des cuillères. Nous mangeons ces offrandes un peu plus loin et nous quittons les lieux avec de nombreux remerciements, rassasiés mais honteux d’avoir encore une fois profité de l’extrême attention qu’ont les Iraniens pour les étrangers.
Par Silouane
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Mercredi 23 janvier 2008

baudruche.JPG Jeudi 18 janvier, 11h du matin, Qom. Les processions défilent sur l’avenue centrale. Des traînées rouges sont au sol régulièrement espacées. Pour vivre dans leur corps le martyr de Abolfazl, des hommes vêtus de noir frappent leur poitrine ou fouettent leurs omoplates au moyen d’un zandjir, chaînes métalliques assemblées à un manche en bois. D’autres portent à tour de rôle une structure métallique très lourde ornée de sculptures d’animaux et de plumes. Ils vacillent, et tout autour des mains empêchent leur chute. Des garçons déguisés en arabe symbolisent Abolfazl et distribuent de leur cruche l’eau aux hommes des processions. Le bruit des tambours et celui des coups sur les corps s’amplifient à mesure que l’on s’approche du mausolée, la prédication se fait plus émouvante, la foule s’épaissit encore. ---plume.jpg Quand les processions franchissent la porte d’Hazrat-e Masumeh, sur les joues je vois plusieurs larmes couler.

Vendredi 19 janvier, 13h, centre de Téhéran. La ville est presque éteinte. Tous les commerces sont fermés et les rues sont désertes. Au loin une rumeur : on s’approche, flairant une procession. Seules une trentaine d’hommes et une vingtaine de femmes composent la procession. Ici, le deuil est calme. Les hommes se frappent symboliquement la poitrine. Un enfant agite un petit zandjir comme s’il s’agissait d’un hochet. Les femmes qui suivent la procession sont pour la plupart jeunes et vêtues d’un manto et d’un voile sombre porté à la manière d’une actrice américaine. Elles ont des lunettes de soleil de marque, j’ai l’impression d’assister à l’enterrement de Lady Diana.

Selon les Téhéranais, les cérémonies d’Achoura et de Tassoua sont cette année beaucoup plus calmes que les années précédentes. A cela une raison d’un abord étonnant : le gouvernement a mis un frein à l’organisation des processions, par exemple en soumettant à autorisation l’établissement des hyat, ces tentes dans lesquelles sont distribués les repas d’offrande. Pourquoi un gouvernement religieux limite-t-il la célébration d’une fête religieuse ?

PC208765.JPG Pour le comprendre, il faut savoir que les processions d’Achoura sont historiquement un lieu de drague en Iran. Filles et garçons s’y retrouvent en effet avec un contrôle limité des parents. D’autre part, cette cérémonie a pris au cours des dernières années des allures de plus en plus festives avec ses plumes, ses jeux de force, ses déguisements. Les Téhéranais avaient investi le souvenir du deuil de Hossein d’une ferveur collective un peu trop joyeuse, les autorités leur ont rappelé les règles de la vie publique en Iran.

 

Par Silouane
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Mardi 22 janvier 2008
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Par Silouane
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Lundi 21 janvier 2008
A Qom, deuxième ville de pèlerinage en Iran et lieu majeur d’enseignement de l’islam chiite, la ferveur est à son comble au moment des cérémonies d’Achoura et de Tassoua. Chaque quartier de la ville commémore le deuil de Hossein et de ses compagnons en organisant une procession. Elles convergent toutes vers l’Hazrat-e Masumeh, le mausolée de la sœur de l’imam Reza au centre de la ville.

Jeudi 18 janvier, 10h du matin. A peine sortis du taxi collectif, nous apercevons venant d’une allée un groupe d’hommes menés par des tambours. En rythme, ils frappent du plat de leur main droite leur poitrine gauche tandis qu’un homme psalmodie des lamentations du haut d’une charrette à bras équipée d’un groupe électrogène et de haut-parleurs. Ils ont sur le front une trace de boue ocre. Alentour les femmes les observent.

Sur la droite, face à la procession, un pick-up surgit chargé de trois moutons. Sur le goudron noir bordé par de la neige abîmée et du verglas, le chauffeur saisit une bête par les quatre pattes, la dépose au sol, la maintient fermement par l’oreille et attend. Les tambours s’approchent. Main fixée au couteau. Par frottement sur la laine noir du mouton, on ôte de la lame les traces de sang d’une offrande précédente. Le cou du mouton est tranché, son sang rouge vif se déverse sur la chaussée noire. L’immolateur a dû avoir le geste hésitant car la bête prend son temps pour mourir sous les regards silencieux des processionnaires.
Par Silouane
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Dimanche 20 janvier 2008

Il y a quatorze siècles Hossein, troisième imam de l’islam chiite, mourrait en martyr le dixième jour du mois de moharram dans Kerbala assiégée par les troupes du calife Yazid. La veille, ces mêmes soldats avaient tranché les mains de son compagnon Abolfazl qui, vaillant, avait continué à se battre.

L’Iran se remémorait leur deuil, qui achevait de séparer sunnites et chiites, le 18 et le 19 janvier 2008 :


P1189159.JPG

sanguinolent.jpg

Coming soon : le récit de ces célébrations à Qom, centre théologique de l'islam chiite, et à Téhéran.
Par Silouane
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Vendredi 18 janvier 2008
Le rapport des habitants à leur quartier varie principalement en fonction de leur âge. Les adultes, ceux qui ont quitté le village pour construire de leurs mains cette butte, sont fiers des conditions de vie qu’ils ont su y construire. L’évolution de la cuisine de madame Chahla, une femme originaire d’un village près de Zanjan, suffit à en rendre compte. Quand elle est arrivée, elle faisait la cuisine au sol dans un coin de la cour aménagé à cet effet, comme il est de coutume de faire dans les villages. Plus tard, la cuisine a occupé une pièce de la maison. Enfin elle a fait abattre une cloison, adoptant ainsi la mode des cuisines américaines. Sa maison s’est également agrandie d’un étage pour répondre à la croissance de la famille. Pour les plus jeunes, le stigmate pèse et ils rechignent à dire d’où ils viennent lorsque, adolescents, ils sont scolarisés dans un lycée de la ville.

Pour la municipalité de J., cet ancien bidonville n’est toujours pas un quartier comme les autres. Elle a adopté un programme de destruction des lieux reposant sur l’idée que les maisons situées à plus de 1440 mètres doivent disparaître. Le sommet de la butte est donc ras, mis à part quelques édifices : des mosquées que la loi interdit de détruire. Les familles ont reçu un peu d’argent et sont allées construire dans une autre commune un autre bidonville. Puis la municipalité, les caisses vides, a arrêté les destructions.

(Fin)
Par Silouane
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Jeudi 17 janvier 2008
Si Elâvieh est devenu un quartier presque normal, il reste fortement stigmatisé. Ces habitants sont aux yeux des urbains de J. des campagnards sans éducation et traditionnels. Leur pauvreté est montrée du doigt.

L’économie d’
Elâvieh est fondée sur différentes activités dévalorisées. La récolte des plastiques usagés dans les poubelles de Téhéran et de J., matériau revendu à des usines qui en tirent des chaussures en plastique et autres objets grossiers, est l’une d’elle. Dans la grande rue du quartier, il y a donc des échoppes qui rassemblent le fruit des collectes individuelles. On recycle à Eslâm Âbâd, mais plus par pauvreté que par conscience écologique. Les femmes du quartier effectuent à domicile des petits travaux ménagers pour les femmes du reste de la ville (par exemple la coupe des herbes, la cuisine iranienne étant extrêmement gourmande en herbes coupées). Des intermédiaires assurent le contact entre les coupeuses et leurs clientes. Les jeunes hommes d’Elâvieh s’emploient également dans les travaux physiques ; en ces jours où plus de 60 centimètres de neige sont tombés  J., ils nettoient par exemple les rues de la ville. Je ne connais pas le rôle éventuel de l’économie illégale.

Signe de sa normalisation, le quartier héberge aujourd’hui quelques banques. Les institutions chargées de la lutte contre la pauvreté sont également présentes et donnent à des familles sélectionnées sur des critères très rigoureux quelques allocations. Mais ce sont plutôt les réseaux de solidarité qui empêchent les habitants les plus pauvres de ce quartier de sombrer dans la misère. Lorsque madame Sadheiri a perdu son mari, ses voisins ont pris en charge les besoins de ses enfants, et elle a
aujourd’hui retrouvé un peu d’autonomie financière en effectuant des travaux à domicile.

(À suivre…)

Par Silouane
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Mercredi 16 janvier 2008
J. est la cinquième ville la plus peuplée d’Iran. Elle fait pourtant partie de la banlieue de Téhéran : située à 30 kilomètres de la capitale, elle héberge une grande partie de ceux qui y travaillent quotidiennement et qui fuient ses loyers démesurés. À J., il y a un quartier à la réputation mauvaise. C’est son histoire que je propose de vous raconter.

Elâvieh est une butte dans la partie nord de la ville, peuplée par plusieurs dizaines de milliers d’habitants. Dans les années 1970, des familles de paysans de l’ouest de l’Iran sont venues construire sur cette butte des habitations précaires, fuyant la pauvreté et suivant leurs hommes qui venaient travailler dans les usines situées entre Téhéran et J., cœur industriel de l’Iran.
Elâvieh était donc un bidonville.

Au fil des ans et de l’argent amassé, les habitations sont devenues plus solides. Les habitants décidèrent d’emprunter l’électricité qui circulait sur les boulevards au bas de leur butte, et la municipalité a fini par brancher le quartier au réseau électrique de la ville il y a environ 20 ans. Puis les femmes n’eurent plus à aller chercher l’eau dans la rivière en contrebas, on raccorda les habitations il y a 10 ou 15 ans. Le gaz aussi est arrivé, les habitants se sont organisés pour goudronner leurs routes et évacuer leurs poubelles.

Sur sa butte, le quartier a conservé des airs d’un village de montagne. Dans les minuscules ruelles, plus ou moins organisées selon la région d’origine, on voit des femmes occupées à balayer leur palier, des enfants qui jouent et passent de maisons en maisons, des odeurs de repas.

(À suivre…)
Par Silouane
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Mardi 15 janvier 2008
anti_bug_fcLa composisionLa composition de la soupe à la viande (Âch-e goucht, آش گوشت) du sous-sol de la place Enqelâb a été partiellement établie :
  • orge ;
  • fèves ;
  • lentilles ;
  • pois chiches ;
  • filaments de viande ;
  • des herbes par kilos qui donnent à l'ensemble leur couleur.
Cette soupe, épaisse, est servie saupoudrée d'un mélange d'épices marron incluant vraisemblablement de la cannelle et d'une préparation d'oignons caramélisés avec des feuilles de menthe. Elle est bien entendu délicieuse.
Par Silouane
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