Samedi 19 avril 2008
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11:16
Les tours badgir, c’est-à-dire « attrape-vent »,
qui partent des toits permettent de capter les souffles d’air afin de rafraîchir les maisons. Laft est un village de pêcheurs paisible où les chiens et les vaches savent retrouver seuls le chemin
de leur logis.
Par Silouane
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Mercredi 16 avril 2008
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2008
10:10
Mohammad, 20 ans. Il travaille à l’hôtel Diplomat de Bandar-e Lengeh, port de faible importance du golfe Persique ; il
porte donc une chemise blanche et un pantalon noir. Il est originaire d’une petite ville à trois heures vers les terres. On y parle une langue dont il ne connaît pas vraiment le nom. L’année
dernière, il a échoué au concours national d’entrée à l’université, option Lettres. Il travaille depuis six mois comme serveur à l’hôtel, il retentera sa chance l’année prochaine. Pour l’instant il
y a beaucoup de clients mais dès la fin des vacances de Nowrouz, le rythme va ralentir. On le loge à l’hôtel dans une chambre avec dix autres employés. L’hôtel est loin du centre ville, autant dire
qu’il ne sort presque jamais. Il voit très peu d’étrangers, il n’a jamais vu de diplomates dans cet hôtel. Dans quinze jours il rentrera une semaine dans sa ville pour retrouver sa famille. Ensuite
retour à Lengeh, tout enveloppé de la chaleur épaisse du golfe.
Arwin, 32 ans. Je l’ai rencontré dans la salle de petit déjeuner d’une « maison de voyageurs », c’est-à-dire un hôtel bon marché où les toilettes et les douches sont partagées. Il
m’a préparé deux œufs au plat avec beaucoup d’huile. Il a retiré de la nappe cirée les restes d’un précédent petit-déjeuner. En nettoyant la table avec un chiffon mouillé, il a sali le coin d’une
feuille de papier sur laquelle il s’entraînait à la calligraphie. C’est sa passion, me dit-il, mais il n’a jamais pris de cours. Entre deux petits-déjeuners il s’applique à recopier des caractères.
Il a accroché au mur des posters encadrés par un ruban de scotch de couleur : un lion en vol saisissant un gazelle dans la savane, un homme torse nu très musclé sur une énorme moto, une image
pieuse chiite représentant Hossein blessé, une miniature moderne peignant, tout en tourbillon, une musicienne en cheveux… Il a aussi calligraphié un écriteau invitant les clients à ne pas
fumer.
Zacharia, 28 ans. En cette fin d’après-midi il traîne dans la palmeraie de Minab. Il ne fait rien parce que l’emploi qu’il espérait trouver aujourd’hui a été donné à un autre. A mon âge je
devrais faire des études, dit-il, mais à Minab les parents se désintéressent de la scolarité de leurs enfants, alors comme moi ils ne font rien. Il a une femme, un enfant de quelques mois. Sa
maison est l’une de celles qui escaladent les flancs de la colline : briques, toits plats et ruelles tortueuses. Il a les dents jaunes et une hypotonie bucco-faciale, peut-être parce qu’il se
drogue pour occuper l’oisiveté. A Minab il n’y a pas de travail, juste une usine de conserve de poisson et les travaux agricoles dans la palmeraie. Il espère que demain on l’emploiera comme
travailleur journalier.
Par Silouane
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Lundi 14 avril 2008
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2008
08:57
J’avais posé mon appareil photo sur la nappe collante d’une des tables d’un restaurant de kebabs dans le sud de l’Iran. La table était
à côté d’une grande vitre et derrière il y avait la rue. Un homme m’a vu et s’est approché, la démarche ironique. Il m’a fait une grimace que j’ai saisie au vol. Au travers de la vitre je lui
ai montré le résultat sur l’écran LCD de mon appareil, il était hilare. Plus tard un enfant a eu la même idée. Quinze prises et il riait toujours. Sa mère a dû le tirer par la manche pour
qu’il continue son chemin.
Par Silouane
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Samedi 12 avril 2008
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2008
13:22
Un homme du service du nettoyage en tenue orange se baisse avec fatigue pour ramasser un papier sur la plage. Autour de
lui il y en a une multitude, il y a aussi un ferry échoué dont la tôle est déjà devenue dentelle, quelques barques chavirées, une forte odeur d’égout, des enfants qui se baignent. Derrière lui,
un grand parking que la chaleur aplatit et au-delà le bazar, en repos aujourd’hui. Sur la mer des paquebots attendent à intervalles réguliers. L’homme de nettoyage, peut-être saisi par la
conscience de la vanité de ses efforts, s’est emparé de sa brouette et s’éloigne.
Par Silouane
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Jeudi 10 avril 2008
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2008
15:03
8h30 dans la réception d’un hôtel usé à Ahvaz, ville millionnaire du sud-ouest de l’Iran, proche de l’Irak et du golfe
Persique. Une jeune fille rencontrée l’avant-veille à 23h50 près du fleuve Karun m’attend. Elle nous avait dit qu’elle était inventeuse, elle se promenait avec sa sœur aînée et son frère cadet.
Moins de 20 ans je pense.
Elle porte une large tunique brodée de couleur ocre, un châle est déposé sur sa tête. Son ordinateur portable est branché
mais il y a eu une panne d’électricité. Elle est venue pour obtenir des informations sur l’admission dans les universités européennes. De nombreux prix internationaux lui ont déjà été
décernés ; je remarque celui de l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle concernant l’invention d’un appareil de mesure de la stabilité des implants dentaires. C’est une
invention commune de trois des six frères et sœurs de la famille, tous nés pendant la guerre Iran-Irak.
Sedigheh m’accompagne ensuite à la gare routière. Il souffle un vent violent chargé de sable, un vent des déserts du sud
du golfe Persique. Elle me tend un masque blanc pour protéger ma bouche, les rues sont presque désertes. Des fenêtres du vieil autobus Mercedes, les yeux rougis par l’agression du vent, je vois
disparaître dans le sable un paysage de reportage télévisé sur la guerre en Irak. Les palmiers semblent vouloir esquiver les coups de la tempête.
Par Silouane
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Mardi 8 avril 2008
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2008
09:42
Cette vue est prise de la rivière qui traverse Shush (Suse), ville mentionnée dans la Bible et cité importante à l’époque élamite (IIIe
millénaire av. JC). Une promenade en canot est proposée aux touristes. Ils viennent à Shush pour deux raisons principales : un site archéologique de l’époque Achéménide (- 300 ans av. JC) et
le tombeau de Daniel dont on aperçoit la tour blanche conique dans l’angle supérieur droit du cliché. Daniel, personnage biblique de confession juive, administrateur de Darius, épris du prince des
eunuques (Daniel 1, 9), rescapé de la fosse aux lions (Daniel 6, 16-23), fait l’objet d’un culte chez les musulmans chiites qui viennent nombreux se recueillir sur son tombeau.
Cette photographie montre le site des moulins à eau sassanides de Shushtar un jour de vent des sables. Cette ville, dont le nom est
également mentionné dans la Bible, possède un patrimoine riche. Le site le plus fameux contient ces moulins à eaux datant de 1700 ans ayant continué à moudre le blé jusqu’il y a quarante ans. Les
touristes, très nombreux dans cette ville, viennent de tout l’Iran. L’office du tourisme a édité des brochures en persan et en anglais présentant les différents monuments d’intérêt et la promenade
pour les parcourir. Dans tous les sites, des guides gratuits, souvent des étudiants de la région, répondent aux questions des visiteurs.
Par Silouane
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Dimanche 6 avril 2008
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2008
18:53
Prenons une vile du sud de l’Iran, par exemple un port sur le golfe Persique. Prenons Bushehr disons, une ville semblable à
d’autres : quelques maisons historiques témoignent de sa longue histoire, une juxtaposition de bâtiments modernes hétérogènes de son urbanisme incontrôlé. Il y a un bazar bien sûr, des rues un
peu cabossées. Rajoutons le long de la mer une promenade coupée d’espaces verts, de jeux pour les enfants et de toilettes publiques. Cette ville aurait 200 000
habitants.
Imaginons maintenant que ce soit les vacances de Nowrouz, la nouvelle année iranienne, et que l’immense majorité des Iraniens soient en vacances.
Alors des milliers et des milliers de familles vont chaque soir installer leur tente et leur tapis de pique-nique sur la promenade et dans la ville. On dit que pendant ces quinze jours deux
millions de touristes iraniens seront venus à Bushehr. Ils garent d’abord leur voiture, une Peykan ou un truck Iran Khodro pour les moins riches et une Pride, une Samand ou une étrangère quand le
revenu augmente, à proximité de l’emplacement de leur choix. Ils déroulent ensuite une natte et y dressent leur tente, de celles qui se déplient en trente secondes et que Médecins du Monde avait
donné aux sans domiciles parisiens. Ils y entreposent les oreillers et couvertures qui leurs serviront de couchage et allument leur petit réchaud à gaz pour préparer le thé. Ils fumeront
éventuellement une pipe à eau, prépareront des œufs au plat pour le petit déjeuner ou un repas plus sophistiqué. Il y a ainsi des tentes à l’infini à Bushehr, collées les unes aux autres, et
certaines ont d’étranges emplacements : la pelouse au milieu d’un rond-point, le bas-côté d’une voie rapide, la plate-forme d’un vieux camion remorque.
En comparaison de l’affluence, les infrastructures sont peu nombreuses. Des queues se forment devant les réservoirs d’eau potable installés pour l’occasion, les toilettes et les bains publics.
L’ambiance reste malgré tout joyeuse.
Le soir venu, les jeunes déambulent sur la promenade avec mille apprêts. On voit aux pieds des filles des chaussures à talons et, par l’avant et par l’arrière de foulards
transparents, dépasser des mèches de leurs cheveux. Des garçons gominent et dressent les leurs et exhibent sous des t-shirts moulants les fruits de la musculation. Par endroits,
furtivement, quelques danses s’esquissent, rythmés par des coups de paumes sur un bidon.
La loi interdisant à des groupes de jeunes de sexes variés de voyager ensemble, ce sont presque exclusivement des familles qui pratiquent ce genre de tourisme. Si elles semblent plutôt issues des
classes moyennes et populaires provinciales, elles sont de styles variés. Des familles très religieuses, femmes tchadori et prière à l’heure dévolue, cohabitent avec une grande majorité de
familles moins traditionnelles, femmes en manteau et en foulard de couleurs, ne pratiquant pas publiquement la prière. J’ai vu aussi des familles aux femmes en robe longue multicolore,
vraisemblablement des nomades qachqaï retrouvant, le temps des vacances de Nowrouz, l’itinérance.
Vers 3h du matin dans la ville endormie, on aperçoit quelques uns qui ont choisi la belle étoile - hommes, femmes, enfants serrés à dix sur un tapis et sous leurs couvertures tandis que s’éteignent
les rires des balançoires.
Par Silouane
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Mardi 1 avril 2008
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2008
17:36
M'étant laissé séduire par les côtes du Golfe Persique, je dois délaisser le quotidien a Téhéran.
Je vous retrouverai le 7 avril.
Par Silouane
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Lundi 24 mars 2008
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2008
16:33
Par Silouane
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Samedi 22 mars 2008
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10:23
A l’angle sud-ouest de la mer Caspienne attend le port d’Anzali. J’en suis tombé épris en mars 2008.
Je me trouvais dans une voiture remplie d’amis, d’olives, d’ail mariné et de désordre. Lorsqu’on est arrivé à Bandar-e Anzali (le port d’Anzali), nous étions quatre sur la banquette arrière et je
dormais sur les genoux des autres. J’ai entendu une clameur dans la voiture, je me suis redressé avec précipitation et devant moi :
Un port de commerce sur la mer Caspienne. Mon rêve n’avait pas été aussi beau.
Plus loin des poutres métalliques dessinent dans le ciel une coupole. C’est ainsi que l’on construit les mosquées, me dis-je, en remplissant soigneusement les espaces libres. A cette heure je la
préfère inutile cette coupole, avec ses segments qui en s’unissant s’arrondissent.
Je suis tout à fait réveillé dans la barque à moteur qui nous mène sur la lagune (mordâb, c’est-à-dire « eau morte »), trente hectares inondés par deux mètres d’eau
environ. C’est l’eau de la Caspienne qui se repose ici, elle a rejoint les lieux par une passe sous le port d’Anzali. Après la Révolution elle a monté de quelques mètres, inondant les îles et
contraignant les habitants à quitter leurs maisons sur pilotis. Une enfilade de bicoques de bois enfonce par la droite ou par la gauche et je sens le passé qui se noie.
La lagune est plantée de grands joncs ; les espaces qu’ils n’occupent pas constituent les méandres que nous empruntons. L’hiver se termine à peine et l’eau n’est pas encore couverte de
nénuphars comme on le décrit dans les guides touristiques. Quand on tape avec le plat de la main sur la barque, le bruit effraie les oiseaux qui s’envolent par nuées. On me dit : « Prends
une photo, vite » et j’en prends des dizaines. Des rapaces surplombent la scène avec une indifférence feinte, ils sont à l’affût de cadavres que des chasseurs hors-la-loi (pour cause de grippe
aviaire) ont laissés se perdre au milieu des joncs.
La barque nous accompagne jusqu’au port de commerce où les grues chargent les cargos russes. Un bateau de croisière est à quai depuis plusieurs années, il reliait autrefois l’Iran à Bakou. En face
le port militaire, des bateaux gris et des hangars immenses. Les mouettes s’emparent d’un navire abandonné comme pour se rappeler Istanbul.
Sur terre le port d’Anzali a un palais de justice construit à l’époque de Nasreddin Shah dont la façade est toute de stuc ornée. Le bâtiment est aujourd’hui condamné et un marchand d’articles en
osier a investi son rez-de-chaussée ; j’ai l’étrange impression d’être à Cuba. Sur le trottoir d’en face une minuscule église arménienne se serre entre deux maisons.
Dans le bazar d’Anzali, il y a des hommes qui proposent à mi-voix du caviar clandestin comme à Barbès on propose des Marlboro, des vendeurs de poissons occupés à leur couper le ventre, des poires
conservées dans de la saumure, des vêtements et des chaussures chinois, des herbes de toutes sortes par brassées, de très bonnes olives.
Et des marins en permission qui déambulent.
Par Silouane
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