Le théâtre Pârs de la rue Lâlehzâr a au moins 70 ans dit-on, et il propose tous les jours à 13h30 une séance. Nous nous demandions : qui peut bien venir assister à 13h30 en semaine à ces pièces de boulevard dont des photos usées, en devanture, font la réclame ? A 13h30 jeudi dernier nous tenions un élément de réponse : nous étions seuls. Le public, c’était donc deux étrangers oisifs venus satisfaire un peu de curiosité malsaine, un peu d’intérêt pour un passé perdu.
13h45 : nous tenons un compagnon. Dans le hall où des affichettes entourées de frou-frou de papier cadeau invitent à ne pas fumer, le nouveau venu nous demande à quelle heure commence la pièce. Nous répondons : 13h30. Il est satisfait de l’information et n’en relève pas la légère absurdité. Il est corpulent, porte une barbe courte et une chemise bleue. On l’imaginerait bien vendeur dans le bazar, peut-être chauffeur routier.
Deux femmes d’environ cinquante ans montent, précédées de leurs rires, les escaliers qui mènent à nous. L’une, blonde, a noué son foulard noir et blanc à la manière d’une actrice américaine, ses yeux sont cachés derrière de grandes lunettes blanches évasées, le timbre de sa voix siffle un peu car plusieurs dents lui manquent. Sa compagne porte une veste de sport bariolée et plusieurs épaisseurs de tuniques, elle boite. A leur aisance, nous imaginons tenir là nos actrices.
14h : l’avant première commence. Le magicien, la cinquantaine en moustache, poursuit son numéro. Il enchaîne de nombreux tours avec cordes, foulards, balles et anneaux. Il nous lance parfois, entre deux numéros, un regard hésitant. Une musique de boîte à rythme motive nos applaudissements. Notre camarade iranien ponctue les tours de « Mashallah ! », « Eh vaï ! ».
Après vingt minutes de magie, nous avons droit à un entracte. Le magicien est déjà accoudé au comptoir du bar où l’on sert des omelettes et des sandwichs au falafel. Nous avons le temps de mieux regarder la salle : elle porte ses 70 ans mais elle est assez propre. Au mur de grandes larmes de carton-pâte ont pris la poussière. Le balcon s’est un peu effondré, son accès est condamné. Une dame corpulente au foulard bariolé semble être la patronne. Lorsque nous étions venus prendre des renseignements, elle nous avait assuré que la pièce serait très drôle. Dans le hall, tout le monde fume.
14h40 : la pièce va commencer. D’autres hommes seuls nous ont rejoints, nous sommes maintenant neuf. Un chauffeur de salle invisible en s’égosillant nous enjoint d’applaudir. Le public joue son rôle avec bonne volonté. Quand le rideau s’ouvre, nous sommes rentrés dans le jeu. C’est l’histoire d’une jeune et jolie aveugle qui a le sentiment que personne ne pourra jamais l’aimer à cause de son infirmité. Pour la convaincre du contraire, on organise un concours de chant dans lequel participeront ses prétendants. Celui qui parviendra à la séduire par sa voix deviendra son mari. Le père de la jeune aveugle, jouée par un homme aussi jeune que celle-ci, semble être le chef de troupe. Entre deux répliques, il fait de gros yeux au pianiste qui, debout derrière un synthétiseur à l’avant de la scène, a tout d’un débutant. Après quelques scènes apparaît en sautillant l’actrice américaine. Son amie boiteuse nous a rejoint dans le public qui esquisse parfois des sourires.
15h15 : entracte. La deuxième partie de la pièce sera l’occasion d’entendre le concours de chant qui départagera les prétendants. Nous devons abandonner là la pièce, pris par d’autres engagements. Nous quittons les lieux après de nombreuses salutations, inquiets que notre départ puisse être interprété négativement. La patronne : « Revenez un vendredi, vous verrez, c’est plein ». En remontant la rue Lâlehzâr, nous essayons d’y croire.