Mercredi 14 mai 2008
Sur la scène le magicien s’est avancé d’un pas non soigné, le pas d’un électricien venu réparé un haut-parleur défectueux. Il a saisi dans la valise posée sur un guéridon quelques feuilles de papier journal, a commencé à les déchirer tout en les pliant jusque ce que le tout ait la taille d’un livre de poche, puis il les a dépliées lentement. La feuille de journal est alors apparue en entier avant que, par une erreur de manipulation, une liasse de papier déchiré ne tombe aux pieds du prestidigitateur. Il n’avait toujours pas regardé le public, trois hommes qui l’ont applaudi avec l’entrain du réconfort.


Le théâtre Pârs de la rue Lâlehzâr a au moins 70 ans dit-on, et il propose tous les jours à 13h30 une séance. Nous nous demandions : qui peut bien venir assister à 13h30 en semaine à ces pièces de boulevard dont des photos usées, en devanture, font la réclame ? A 13h30 jeudi dernier nous tenions un élément de réponse : nous étions seuls. Le public, c’était donc deux étrangers oisifs venus satisfaire un peu de curiosité malsaine, un peu d’intérêt pour un passé perdu.


13h45 : nous tenons un compagnon. Dans le hall où des affichettes entourées de frou-frou de papier cadeau invitent à ne pas fumer, le nouveau venu nous demande à quelle heure commence la pièce. Nous répondons : 13h30. Il est satisfait de l’information et n’en relève pas la légère absurdité. Il est corpulent, porte une barbe courte et une chemise bleue. On l’imaginerait bien vendeur dans le bazar, peut-être chauffeur routier.


Deux femmes d’environ cinquante ans montent, précédées de leurs rires, les escaliers qui mènent à nous. L’une, blonde, a noué son foulard noir et blanc à la manière d’une actrice américaine, ses yeux sont cachés derrière de grandes lunettes blanches évasées, le timbre de sa voix siffle un peu car plusieurs dents lui manquent. Sa compagne porte une veste de sport bariolée et plusieurs épaisseurs de tuniques, elle boite. A leur aisance, nous imaginons tenir là nos actrices.


14h : l’avant première commence. Le magicien, la cinquantaine en moustache, poursuit son numéro. Il enchaîne de nombreux tours avec cordes, foulards, balles et anneaux. Il nous lance parfois, entre deux numéros, un regard hésitant. Une musique de boîte à rythme motive nos applaudissements. Notre camarade iranien ponctue les tours de « Mashallah ! », « Eh vaï ! ».


Après vingt minutes de magie, nous avons droit à un entracte. Le magicien est déjà accoudé au comptoir du bar où l’on sert des omelettes et des sandwichs au falafel. Nous avons le temps de mieux regarder la salle : elle porte ses 70 ans mais elle est assez propre. Au mur de grandes larmes de carton-pâte ont pris la poussière. Le balcon s’est un peu effondré, son accès est condamné. Une dame corpulente au foulard bariolé semble être la patronne. Lorsque nous étions venus prendre des renseignements, elle nous avait assuré que la pièce serait très drôle. Dans le hall, tout le monde fume.


14h40 : la pièce va commencer. D’autres hommes seuls nous ont rejoints, nous sommes maintenant neuf. Un chauffeur de salle invisible en s’égosillant nous enjoint d’applaudir. Le public joue son rôle avec bonne volonté. Quand le rideau s’ouvre, nous sommes rentrés dans le jeu. C’est l’histoire d’une jeune et jolie aveugle qui a le sentiment que personne ne pourra jamais l’aimer à cause de son infirmité. Pour la convaincre du contraire, on organise un concours de chant dans lequel participeront ses prétendants. Celui qui parviendra à la séduire par sa voix deviendra son mari. Le père de la jeune aveugle, jouée par un homme aussi jeune que celle-ci, semble être le chef de troupe. Entre deux répliques, il fait de gros yeux au pianiste qui, debout derrière un synthétiseur à l’avant de la scène, a tout d’un débutant. Après quelques scènes apparaît en sautillant l’actrice américaine. Son amie boiteuse nous a rejoint dans le public qui esquisse parfois des sourires.


15h15 : entracte. La deuxième partie de la pièce sera l’occasion d’entendre le concours de chant qui départagera les prétendants. Nous devons abandonner là la pièce, pris par d’autres engagements. Nous quittons les lieux après de nombreuses salutations, inquiets que notre départ puisse être interprété négativement. La patronne : « Revenez un vendredi, vous verrez, c’est plein ». En remontant la rue Lâlehzâr, nous essayons d’y croire.
Par Silouane
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Lundi 12 mai 2008
Lorsque la révolution islamique éclate en 1979, plus d’une centaine de cinémas sont brûlés en Iran. Ils sont perçus comme le symbole de l’Occident et de la dégénérescence des valeurs. Il faut remarquer que la censure de l’époque avait fait preuve de libéralité dans le domaine des mœurs : des films érotiques étaient diffusés dans les salles grand public et leurs affiches aguicheuses s’étalaient aux yeux de tous. L’immense majorité de la production cinématographique de l’époque se complaisait dans des histoires de bandits et de femmes objets (pour plus d’informations sur ce sujet, voir le documentaire L’Iran, une révolution cinématographique de Nader T. Homayoun, 2006).

Dans la rue Lâlehzâr, deux cinémas continuent de fonctionner. Des autres, il reste des façades brûlées et des enseignes joliment démodées qui racontent par leur sourde présence un peu de Téhéran.






J’ai assisté à la séance du soir de l’une des deux salles encore debout. A l’entrée le guichetier, un homme vieux et ailleurs, ne connaissait pas vraiment l’heure à laquelle finissait la séance et l’heure à laquelle elle avait commencé. Il nous autorise néanmoins à rentrer contre 1000 tomans (env. 60 centimes d’euro). Des affiches grand format gondolées recouvrent tous les murs du vestibule, on y voit des pistolets braqués sur des femmes apeurées et des hommes au visage grave. Dans la pénombre de la salle, on distingue les déchets qui jonchent le sol : paquets de chips vides, bouteilles, coques de graines de tournesol. Le public est composé d’une vingtaine de personnes, tous des hommes seuls dans une salle d’au moins 150 places. L’odeur de la pauvreté et d’un lieu qui se meurt saisit les narines. La majorité du public ne regarde pas le film. Certains hommes semblent dormir, la tête dans les mains. Un fou émet des sons en s’agitant sur son siège. Beaucoup se lèvent, sortent, reviennent. D’autres, déchaussés, ont étalé leurs jambes sur les sièges cassés de la rangée suivante. Il semble que personne ne s’intéresse au film, un policier projeté flou sur l’écran, parfois interrompu par les changements de bobine. Au milieu d’une scène de course poursuite en hors-bord sur le golfe Persique, un chat traverse la salle, beaucoup plus à l’aise que moi dans ce lieu. La lumière s’allume dès le meurtre final et ces hommes abîmés s’éloignent sans que l’on puisse savoir s’ils titubent ou s’ils boitent. Aux lumières des réverbères de la rue Lâlehzâr, nous imaginons ce qu’ils étaient venus chercher dans l’obscurité de la salle.


Par Silouane
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Samedi 10 mai 2008
Dans le Téhéran des années 1970, le plaisir avait une rue du nom de Lâlehzâr. Elle parcourait en ligne droite deux kilomètres vers le Sud depuis la grande avenue aujourd’hui nommée Enqelâb, révolution, et jusqu’à la place Imam Khomeiny, avec une pente douce. Plus d’une vingtaine de cinémas y était implantée, quelques théâtres, de nombreux cafés et cabarets ainsi que des lieux de transactions intimes.

Aujourd’hui dans la rue Lâlehzâr, il n’y a presque que des marchands de luminaires et les ombres portées d’un passé sulfureux.

Par Silouane
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Mercredi 7 mai 2008




Par Silouane
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Lundi 5 mai 2008












Par Silouane
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Samedi 3 mai 2008
« Rajoutez moi un peu de cerveau, et puis mettez deux yeux aussi s’il vous plaît ! »

C’est un jour de semaine, il est 7h du matin dans un magasin de kalépatché, « la tête et les pieds ». Les clients, des hommes seuls sur le point de commencer leur journée de travail, un jeune couple et un groupe d’amis, sont assis dans une salle aux murs et au sol revêtus de carreaux clairs. Le jeune serveur leur apporte d’abord le bouillon dans lequel ont cuit les pieds et têtes de mouton pendant toute la nuit. Certains demandent à ce que des morceaux de cerveau flottent dans le liquide. Ils y rajoutent du pain qui se gorge, du sel et du jus de citron. Puis vient la chair à proprement parler. Selon l’appétit du client, on sert dans l’engourdissement du réveil une petite assiette de langue, yeux, cerveau, peau et tout un tas de lambeaux non identifiables. On les mange dans du pain, saupoudrés de sel ou de piment afin de relever leur goût et on peut, entre les bouchées, croquer un morceau d’oignon cru.





Par Silouane
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Vendredi 25 avril 2008
Par Silouane
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Mercredi 23 avril 2008
Par Silouane
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Lundi 21 avril 2008

Une ville du sud de l’Iran où les femmes seraient des oiseaux. Une ville en équilibre. D’un côté des rochers ocre qui dessinent une montagne, de l’autre les formes d’une palmeraie où les oiseaux voudraient chercher de l’ombre.

Dans le lit d’une rivière asséchée vaste comme un désert, il y a le jeudi tout un attroupement. Les femmes oiseaux descendent de la montagne. Des adolescents noirs jouent à laisser s’envoler des colombes, ils tirent sur un fil et la colombe est dans leurs mains, ils écartent ses ailes à admirer les plumes.

Les femmes oiseaux sont parmi d’autres femmes, d’autres hommes et toute une société. Je verrais des femmes enfumées, reliées par un tube à de longues feuilles qu’elles émiettent et qu’elles brûlent.

Des femmes noires, filles des esclaves venus d’Afrique, qui expliqueraient leur couleur par l’ardeur du soleil. D’autres à la narine percée et aux poignets enserrés de multiples anneaux d’or, des femmes d’Inde déposées là par les ressacs de l’Histoire.

Les femmes oiseaux ont les mollets ornés de fils d’or et de mille couleurs. Drapées avec science, elles offrent une silhouette pastel. Leur bec est vif et brodé, portugais dit-on.



 

Par Silouane
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Lundi 21 avril 2008
La ville de Minâb est située à 100 km à l’ouest du Bandar Abbas, à une dizaine de kilomètres du golfe Persique. Les influences persanes, africaines et indiennes ont contribué à former une culture locale spécifique. La population, majoritairement noire, fait partie des plus pauvres d’Iran. Les femmes portent parfois des masques rectangulaires de couleurs vives, vraisemblablement un héritage de la présence portugaise (XVIe siècle). Le jeudi, le marché de Minâb accueille les habitants de toute la région. On y vend, à même le sol ou dans des cabanons de feuilles de palmier, des produits chinois, des colombes (la colombophilie est une passion courante), des motos, des fils multicolores, des masques de femmes, des jambières brodées, de la terre qui teint le tissu. Les étrangers y reçoivent un accueil très chaleureux, tant de la part des hommes que de celle des femmes.

Vues du bazar de Minâb
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Par Silouane
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