Il y a tellement à écrire sur le quotidien que j'en perds le sens des priorités. Je sélectionne deux aspects des journées qui précèdent : les années 1970
arméniennes et la glace.
Hier soir dans les rues de Téhéran nous étions à la recherche du club arménien. 1h30 peut-être nous avons erré. En demandant dans une épicerie ouverte notre chemin, nous avons du encore justifier
notre présence en Iran auprès d'un jeune bien incrédule : pourquoi sommes-nous venus en Iran, nous qui sommes si libres et pleins de téléphones portables dernier cri en Europe? Je ne sais pas
s'il a compris nos arguments mais, après 20 minutes de discussion, nous avons échangé nos numéros.
Derrière une porte que rien ne distingue d'une autre il y a enfin le club arménien. C'est un lieu assez extraordinaire à Téhéran où, en contrepartie de l'interdiction qu'ont les musulmans d'y
pénétrer, les femmes peuvent manger non voilées (tout cela est fixé parait-il par décret gouvernemental).
Après avoir emprunté l'épais tapis que des barres dorées fixent sur l'escalier, nous arrivons dans le vestiaire. Une jeune femme avachie, les cheveux étrangement libres, semble installée depuis
l'éternité dans un décor de moquette vert foncé et de boiserie. Dans le deuxième salon, des hommes conversent dans des fauteuils en cuir d'un vert démodé. Un escalier en bois part vers
l'étage, un serveur en veston et aux yeux bleus nous salue, on entend déjà les notes du synthétiseur qui rythmeront notre diner. Il y a dans l'air l'intrigue d'un roman d'Agatha
Christie ou l'athomosphère d'une maison bien fermée dans les années 1950. Je me sens bien, immédiatement.
On nous place sur une table centrale, à quelques mètres du vieil homme qui joue "Besa me mucho" sur le synthétiseur camouflé dans un caisson de bois. Nous avons chacun deux couteaux et deux
fourchettes, de la vaisselle au nom des lieux et une serviette pliée savamment. Comment pourrait-on être aujourd'hui? A notre droite une table accueille des gens très beaux. Une vielle dame
arménienne au regard un peu triste retient ses cheveux épais et bouclés dans un peigne. A sa gauche, une femme plus jeune, sa fille peut être, est vêtue d'une robe rose pâle sur laquelle tombent
des cheveux noirs. Une table un peu plus loin, quatre hommes russes parlent fort, on les imagine traitant d'affaires illicites. Une autre table enfin ou des hommes arméniens parlent en
persan, applaudissent à la fin de chaque morceau et semblent bien joyeux pour être honnêtes. Rien dans ces lieux et chez ceux qui l'occupent ne semble avoir changé depuis les années 1970.
Cela sent le luxe qui a vielli et la cire encaustique, la mélancolie qui s'assume.
Comme le service est lent, mon coéquipier et moi entreprenons l'établissement, à partir du menu, de l'alphabet arménien.
Autre événement mémorable, la glace que je viens de manger au hasard d'une boutique. Il y avait : de la glace à la crème avec des bananes et des ananas recouverte de graines de sésame, de pistache, de noix, de noix de cajou, de noix de coco et de miel. Elle s'appelait "Vitaminé" et fait partie des inombrables surprises du quotidien à Téhéran.