Mercredi 7 novembre 2007

Il y a tellement à écrire sur le quotidien que j'en perds le sens des priorités. Je sélectionne deux aspects des journées qui précèdent : les années 1970 arméniennes et la glace.

Hier soir dans les rues de Téhéran nous étions à la recherche du club arménien. 1h30 peut-être nous avons erré. En demandant dans une épicerie ouverte notre chemin, nous avons du encore justifier notre présence en Iran auprès d'un jeune bien incrédule : pourquoi sommes-nous venus en Iran, nous qui sommes si libres et pleins de téléphones portables dernier cri en Europe? Je ne sais pas s'il a compris nos arguments mais, après 20 minutes de discussion, nous avons échangé nos numéros.

Derrière une porte que rien ne distingue d'une autre il y a enfin le club arménien. C'est un lieu assez extraordinaire à Téhéran où, en contrepartie de l'interdiction qu'ont les musulmans d'y pénétrer, les femmes peuvent manger non voilées (tout cela est fixé parait-il par décret gouvernemental).

Après avoir emprunté l'épais tapis que des barres dorées fixent sur l'escalier, nous arrivons dans le vestiaire. Une jeune femme avachie, les cheveux étrangement libres, semble installée depuis l'éternité dans un décor de moquette vert foncé et de boiserie. Dans le deuxième salon, des hommes conversent dans des fauteuils en cuir d'un vert démodé. Un escalier en bois part vers l'étage, un serveur en veston et aux yeux bleus nous salue, on entend déjà les notes du synthétiseur qui rythmeront notre diner. Il y a dans l'air l'intrigue d'un roman d'Agatha Christie ou l'athomosphère d'une maison bien fermée dans les années 1950. Je me sens bien, immédiatement.

On nous place sur une table centrale, à quelques mètres du vieil homme qui joue "Besa me mucho" sur le synthétiseur camouflé dans un caisson de bois. Nous avons chacun deux couteaux et deux fourchettes, de la vaisselle au nom des lieux et une serviette pliée savamment. Comment pourrait-on être aujourd'hui? A notre droite une table accueille des gens très beaux. Une vielle dame arménienne au regard un peu triste retient ses cheveux épais et bouclés dans un peigne. A sa gauche, une femme plus jeune, sa fille peut être, est vêtue d'une robe rose pâle sur laquelle tombent des cheveux noirs. Une table un peu plus loin, quatre hommes russes parlent fort, on les imagine traitant d'affaires illicites. Une autre table enfin ou des hommes arméniens parlent en persan, applaudissent à la fin de chaque morceau et semblent bien joyeux pour être honnêtes. Rien dans ces lieux et chez ceux qui l'occupent ne semble avoir changé depuis les années 1970. Cela sent le luxe qui a vielli et la cire encaustique, la mélancolie qui s'assume.

Comme le service est lent, mon coéquipier et moi entreprenons l'établissement, à partir du menu, de l'alphabet arménien.

 

Autre événement mémorable, la glace que je viens de manger au hasard d'une boutique. Il y avait : de la glace à la crème avec des bananes et des ananas recouverte de graines de sésame, de pistache, de noix, de noix de cajou, de noix de coco et de miel. Elle s'appelait "Vitaminé" et fait partie des inombrables surprises du quotidien à Téhéran.

Par Silouane
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Lundi 5 novembre 2007

Aujourd'hui à Téhéran, il fait 25 degrés, il y a du soleil et je ne peux pas voir les montagnes qui bordent la ville au Nord à cause de la pollution.

Avant hier je me suis encore fait engueler par un chauffeur de taxi collectif. J'attendais à un carrefour aux côtés d'une vingtaine de personnes. Nous étions touts engagés sur la chaussée, et dès qu'un taxi collectif passait, nous baissions la tête pour crier le nom de nos destinations par la fenêtre entrouverte. Il fallait être bien chanceux pour qu'un taxi m'entende et que ma destination soit accordée à la sienne. 

J'ai eu de la chance, une Peykan orange s'est arrêtée à mon niveau. Les Peykan sont les voitures les plus répandues en Iran. Leur production est aujourd'hui arrêtée et elles sont peu à peu remplacées par des voitures plus modernes. On les dit en partie responsables de la pollution à Téhéran, ce qui ne m'étonne pas si leur moteur est à l'image de leur carrosserie déglinguée. Le chauffeur de la Peykan orange, d'un signe de la tête que je réussis à interpréter après plusieurs semaines de vie ici, m'autorise à monter. J'étais de bonne humeur, je sortais d'un café. Je m'installe sur la place avant et claque la porte avec entrain. Le chauffeur du taxi me dévisage lentement : "Vous ne pouvez pas fermer la porte avec plus de douceur?"

Ce n'était pourtant pas la première fois que je faisais cette erreur. Il y a semble-t-il quelque chose de sacré dans le monde du taxi collectif, ce sont les portes de Peykan. Je n'ai pas encore compris ce qui les rend si fragiles, mais j'ai observé que toujours le chauffeur ferme la porte avec une douceur amoureuse. Et régulièrement, j'ai entendu des passagers se faire réprimander à cause de leur brutalité.

Alors qu'il est d'habitude si facile d'échanger quelques mots avec le chauffeur du taxi, avant hier, il y avait une ambiance froide dans la Peykan orange.

Par Silouane
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Samedi 3 novembre 2007
Vendredi 26 octobre entre 15h et 15h30, il faisait encore 25 degré au Parc Laleh. Ce parc est situé dans le centre de Téhéran, non loin de la place Enqelâb et de l'Université de Téhéran.

En Iran, vendredi c'est dimanche à Paris.  Il y a le soulagement de la semaine qui s'achève et l'angoisse qui monte à mesure que le soleil descend. Samedi, c'est la semaine qui recommence.

Au Parc Laleh, entre 15h et 15h30, il y a donc :

-du soleil qui arrive à moi à travers les branches des arbres et la pollution.

-un homme qui lance sa chassure dans un arbre. Il jouait au badminton, c'est ici dans les parcs une des occupations favorites. Le volant s'est coincé dans l'arbre, alors il a enlevé sa chassure et il la jette à de nombreuses reprises. Sa famille tout autour rigole, un petit attroupement se crée. Malgré les encouragements, le volant refuse de descendre.

-beaucoup de familles qui pique-niquent bien sûr. En Iran, le pique-nique est un monument de la vie sociale, il faudrait des volumes pour le décrire finement. Grossièrement, cela se passe ainsi. Une famille (disons le père, la mère et deux petites filles) choisit une parcelle d'herbe fraîche, de préférence à l'ombre. Elle est accompagnée d'un cabas qui contient le matériel à pique-nique. Tout d'abord, un tapis ou plus souvent un tissu est déployé au sol. On enlève ses chaussures, et tout le monde prend place à terre. On sort alors la nourriture et le thermos rempli de thé. On peut parler ou se taire. Les petites filles se sont relevées et courent autour de leur parent .

-un groupe de garçons aux cheveux très ras, entre 20 et 25 ans. L'un d'entre eux porte un uniforme bleu, je suppose qu'ils sont tous des soldats. Ils se prennent en photo devant des massifs de fleurs en s'appuyant les uns sur les autres. Ils choissisent de très beaux massifs de fleurs pour l'arrière plan de leurs photographies.

-une sculpture végétale de cerf. Il s'agissait d'un treillis en forme de cerf ensemencé de plantes variées. Au fur et à mesure de mes visites dans ce parc, j'ai vu le dos, puis les pattes et enfin la tête du cerf se couvrirent de mousses et d'herbes de toutes sortes. Ce cerf est magnifique. De tout son corps ruisselle en permanence un peu d'eau.

-un concours d'échec. Des chaises et des petites tables ont été installées à proximité du plan d'eau central du parc. Les participants ont la tête baissée sur leur jeu. A l'instant où je passe, les adversaires sont de même sexe. J'ignore s'il y a derrière ce fait une règle explicite.

-une vieille dame qui s'est endormie sur un banc. Elle regardait l'étang et puis sa tête s'est peu à peu baissée. Ses deux mains sont restées accrochées à sa canne. Les bruits des enfants qui jouent ne la dérangent pas.

-un homme qui me demande : "Sprechen Sie deutsch?". Je lui réponds en persan que je le parle un peu. Il me dit : "Je fais encore un tour de l'étang et je reviens". Cela me va, même si de toute façon il ne m'a pas laissé le choix. Cinq minutes plus tard, on parle à moitié en allemand et à moitié en persan. Il est acteur, musicien, comme l'ami qui l'accompagne. En prenant congé une vingtaine de minutes plus tard, nous échangeons nos numéros de téléphone.

Il y avait bien d'autres choses et pas suffisament de temps pour les dire.
Par Silouane
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Samedi 3 novembre 2007
Bonjour  à  toutes, à tous,

Je vis à Téhéran depuis quelques semaines et j'y resterai un an environ.
Si nous sommes en France abreuvés d'informations géopolitiques sur l'Iran, le quotidien et l'ordinaire de ce pays sont plus rarement décrits. C'est ce manque que je vais essayer de combler ici.

Je ne prétends pas parler de l'Iran tout entier, seulement décrire certains des lieux et des personnes que je fréquente et raconter leurs préoccupations.

N'hésitez pas à me poser des questions ou à laisser des commentaire.

Par Silouane
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