Dimanche 2 décembre 2007
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Vendredi à 6h du matin, il y a au bord de l’autoroute Chamran un regroupement hétéroclite d’hommes et de femmes de tous âges au sourire
inhabituel pour une heure matinale. Il s’agit d’un groupe informel de Téhéranais qui vouent leur jour de congé à la découverte des montagnes des environs de la ville.
L’objectif est le suivant : s’enfuir pour quelques heures de la pollution et de la surpopulation de Téhéran, aller dans un endroit sauvage
et désert où le poids des règles de vie se fait moins sentir, marcher quelques heures et manger autour d’un feu dans des paysages splendides.
J’étais dans une des voitures à 6 heures du matin, introduit par une fille d’une vingtaine d’années qui appelait les autres occupants de la
voiture, des hommes de 35 ou 40 ans, Oncle M. et Oncle P. C’est l’usage dans ce groupe (et peut-être est-ce un usage plus répandu, je l’ignore encore), on appelle ses ami(e)s aîné(e)s
« Oncle » (du terme qui désigne le frère du père) ou « Tante » (du terme qui désigne la sœur de la mère) suivis du prénom. Ce n’est pas la première fois que j’assiste à un tel
brassage des générations dans un groupe d’amis. C’est quelque chose que je trouve très sympathique.
Le choix de la destination est fait sur le bord de l’autoroute, visiblement au consensus, et les voitures démarrent. On s’arrête acheter du pain
barbari, du fromage, des dattes et des snickers sur la route. Après une petite heure, un lever de soleil magnifique dans une ville immobilisée par le froid et le sommeil, une route qui
laisse voir des sommets roses de la lumière matinale et d’autres, plus élevés, blancs à vous rendre aveugle, on gare la voiture. Les premiers convois sont déjà arrivés et ils ont entamé
l’ascension. Nous serons en tout une trentaine de participants.
Il fait un froid glacial pour les premières foulées. Le sol est gelé jusqu’aux os des morts du cimetière voisin, la moindre flaque est glace et
nous ne sommes qu’à quelques centaines de mètres des premières neiges. Malgré mes six épaisseurs de vêtements de ville (je n’avais pas anticipé correctement les détails montagnards de l'année),
j’ai froid. Ce n’est pas le cas de certains de mes compagnons. Un homme de 59 ans qui a gravi le Mont Ararat, la Hongie et le Vietnam, qui me récite des poèmes dont je devine les sens et qui
entonne des chansons que ses voisins reprennent, vient d’abandonner sa veste et me tend fièrement ses mains, chaudes, qui prolongent des bras recouverts d’une simple chemise. Certains
participants portent de beaux blousons de montagnes avec des chaussures dernier cri, d’autres ont de vieilles chaussures de cuir usées avec des lacets rouges et des chaussettes épaisses
au-dessus, d’autres enfin, comme moi, ont de simples baskets, des jeans et des pulls anodins.
Nous quittons rapidement le village, et le sommet se dresse, désirable. Nous avançons d’un rythme régulier, assez lent. Souvent quelqu’un entonne
une chanson, un autre récite un poème. Après une heure ou deux heures de marche et une pause autour d’un feu qu’avaient préparé les premiers arrivés, le groupe se sépare à l’endroit où la neige
devient abondante. Les plus motivés continuent vers le sommet, les autres vont trouver plus loin un endroit où établir le pique-nique. Je fais partie des amateurs de hauteur. Mais après trente
minutes, nous sommes obligés de redescendre, la pente est verglacée et le vent souffle fort. Nous courrons dans la neige pour descendre, certains messieurs respectables entreprennent de faire
cela en luge, sur l’arrière de leur blouson.
Nous retrouvons plus bas le pique-nique. Le thé est déjà chaud, des morceaux de plastique étendus sur lesquels des nappes sont dressées, et tout
le monde, à moitié chantant, à moitié dansant, se préparent de petits sandwichs de pain, fromage et fruits secs.
On pliera les affaires et on entamera le chemin du retour, abordant bien sûr tous les sujets qu’on s’imaginerait ne pas pouvoir aborder. J’aurai
honte encore de ma méconnaissance de la littérature française face à quelqu’un qui, sans parler le français, reconnaît La Fontaine au rythme de ses mots. Et pour clore l’aventure, je découvrirai
que le cimetière aux morts dégelant abrite aussi des jeux pour les enfants.
15h, je me réveille d’une sieste dans mon lit à Téhéran. La matinée avait des allures de
rêves.